samedi 17 décembre 2016

De l'importance de se fondre dans la masse

(Ou pas.)

Je n'ai pas toujours su que j'étais neurodivergente. J'ai toujours su que j'étais bizarre. Tout le monde a toujours su que j'étais bizarre. Mais, dans l'ensemble, je passais. *
Encore aujourd'hui, je n'ai jamais rencontré personne - même pas un pro - qui puisse voir à travers ma façade au premier coup d'oeil, ou même après une étude plus attentive. Je reste quelqu'un qui a des bizarreries, des manièrismes, qui sort un peu du lot. Quelqu'un d'original. Mais personne ne va jamais jusqu'à soupçonner que - choc, horreur ! - je puisse être autiste.

C'est dû d'une part à une certaine volonté de ma part (j'évite les comportements stéréotypés en public, par exemple, et j'adopte en général un profil aussi discret que possible), et d'autre part au fait que, la plupart du temps, je ne présente pas de manière flagrante les traits associés à l'autisme dans l'esprit du grand public. Quelqu'un qui s'y connaîtrait un peu pourrait remarquer ma sensibilité aux textures et aux bruits, mon intérêt disproportionné pour certains domaines, ma jauge de sociabilité et ses fluctuations, ma prosopagnosie et ma passion pour les rocking chairs, pour ne citer que cela, mais personne ne s'est encore jamais amusé à relier les points.
Ca me va, parce que même si je n'ai aucune honte de ce que je suis, cela reste un sujet avec beaucoup de pathos associé, et je préfère être capable de choisir qui est au courant, et qui ne l'est pas.

Tout le monde n'a pas le privilège de passer. Certains sont non-verbaux, ont des comportements stéréotypés évidents et constants, marchent beaucoup plus bizarrement que moi, ont plus de mal avec le contact visuel ou que sais-je.
Je n'ai pas plus de valeur que ces gens. Ils n'en ont pas plus que moi. Nous sommes tous des versions parfaitement valables et valides de nous-mêmes. Ma vie n'est pas forcément meilleure parce que je sais me fondre dans la masse. Elle ne l'a jamais été.

Quand j'ai entendu parler de la méthode ABA pour la première fois, je ne connaissais pas grand-chose à l'autisme. Je savais ce que les médias m'avaient laissé sous-entendre, à savoir que c'était une histoire de petits garçons blancs obsédés par les trains et prompts aux hurlements. Je me disais que leur vie ne devait pas être particulièrement facile et, surtout, je me disais que cela devait être dur pour les parents - vu que c'est toujours d'eux dont on nous parle en long en large et travers, ces pauvres parents.
La méthode ABA a pour but de rendre les enfants autistes plus "normaux". C'est à dire, plus susceptibles de passer. Ni plus heureux, ni plus intelligents, ni même moins autistes**, juste... moins bizarres. La méthode ABA a pour but premier non pas de rendre service à l'enfant, mais de le rendre plus gérable pour son entourage. Elle punit les comportements stéréotypés, oblige le contact visuel, force à affronter les stimulus problématiques, apprend à rester assis des heures sans bouger.
Elle apprend systématiquement aux enfants qu'elle brasse que leur opinion, leur ressenti et leur personnalité n'ont aucun poids au regard de ce que les neurotypiques attendent d'eux. Elle apprend à ces enfants que les personnes censées prendre soin d'eux peuvent à tout moment les priver de dîner, leur refuser une pause toilette ou leur envoyer un jet d'eau au visage s'ils n'obéissent pas au doigt et à l'oeil.

Mettons tout de suite les choses à plat. Est-il intéressant qu'une personne autiste, enfant ou adulte, apprenne à se brosser les dents, à s'habiller, à avoir une conversation ou à mettre la table ? Sur son principe, oui. Dans l'absolu, oui, ce sont des talents intéressants à posséder.
Mais l'apprentissage de ces pratiques est-il plus important que le bien-être de la personne ? Jamais.
Et s'il n'est pas possible de l'apprendre à une personne autrement qu'en l'y forçant par la peur, alors il n'est pas intéressant de lui apprendre, tout simplement.
Et il est rigoureusement inutile de forcer une personne à passer pour neurotypique. Apprendre à se brosser les dents peut avoir une certaine utilité. Apprendre à ne pas se couvrir les oreilles lorsqu'un bruit les agresse ne sert tout simplement à rien. L'énergie folle dépensée à marcher, parler, bouger, processer le monde et réagir comme un neurotypique est tout simplement gâchée.

"Mais mon enfant a moins de comportements autistiques ! Ca veut sûrement dire qu'il va mieux !"
Mais qui a dit qu'il allait mal ? La souffrance que peut ressentir un autiste ne vient pas de son autisme mais d'un monde qui n'y est pas adapté.
Lorsque je me balance pour m'aider à oublier un stimulus trop intense, je suis en train de gérer la situation. Je n'en ai peut-être pas l'air, parce que je suis roulée en boule, les yeux fermés, en train de me balancer, mais je suis maître de la situation. Un thérapeute ABA me forcerait probablement à rester assise sans bouger et à sourire. J'aurais très certainement l'air bien plus normale, mais je ne serais absolument pas en train de régler mon problème initial, à savoir qu'un stimulus est en train de me forer le cerveau.
Un enfant qui présente moins de "comportements dérangeants" après un passage en ABA ne va pas mieux. Il est juste plus présentable pour ses parents. Moins choquant.

"Facile à dire pour toi ! Tu passes !"
Oui. Jusqu'à ce que je ne passe plus. Mais que je passe ou pas est secondaire. Des centaines d'adultes autistes se sont exprimés très clairement sur le traumatisme que représente l'ABA, dont beaucoup passent, et beaucoup d'autres ne passent pas du tout. Bien sûr que les créateurs de la méthode vont la défendre. Bien sûr qu'ils vont la vendre. Ce n'est pas eux qu'il faille écouter si l'on désire entendre un avis objectif. Ce sont les principaux intéressés, les adultes qui sont passés par l'ABA.

Passer n'a aucune valeur en soi. Être heureux, ça, ça a de la valeur. Pouvoir faire confiance aux personnes de son entourage. Pouvoir s'épanouir de la façon qui nous convient.
Certains autistes ne parleront jamais, n'auront jamais de job, ne se marieront jamais. Et certains autres ne sauront jamais qu'ils sont autistes, et vivront juste avec l'impression qu'ils sont parfois bizarres.
Et nous sommes tous humains, tous dignes que l'on respecte nos droits, tous valables.




* "Passing" est un concept que je ne vois pas trop comment traduire à part littéralement. "Passing", c'est pouvoir passer pour neurotypique. C'est ne pas avoir écrit sur le front qu'on est neurodivergent.

** Je ne suis pas pour la notion de médicament ou thérapie curative pour l'autisme, mais je peux comprendre que certains autistes le désireraient. Comme pour les implants auditifs chez les sourds, je pense que dans la mesure où un traitement existerait, la seule option acceptable serait de laisser le choix aux adultes ou aux mineurs capables de comprendre la portée de leur décision.

vendredi 16 décembre 2016

Valider n'est pas partager

Récemment je suis tombée sur un article qui parlait du concept de "valider une opinion", et je me suis rendu compte que pour quelqu'un n'en ayant jamais entendu parler, ça pouvait prêter à confusion.

Valider une opinion, est-ce que c'est pareil que de la partager ? En quoi ça consiste ? Est-ce une bonne chose à faire ?

Bon, le titre de ce post vous gâche un peu le suspens, non, valider n'est pas automatiquement synonyme de partager. Valider une opinion, c'est reconnaître qu'elle est légitime, qu'il est compréhensible qu'on puisse l'avoir - quitte à avoir une opinion radicalement opposée.

Par exemple : "Je comprends que tu veuilles peindre le salon en jaune, parce que cette couleur te plaît."

Si on n'est toutefois pas d'accord : "Je comprends que tu veuilles peindre le salon en jaune parce cette couleur te plaît, mais je pense que cela n'irait pas du tout avec notre mobilier. Que penses-tu d'une nuance plus neutre ?"

Valider une opinion est important, a fortiori quand on n'est pas d'accord, parce que cela donne à la personne en face l'impression qu'elle a été entendue. Ignorer son opinion, ou la réfuter, lui donne l'impression qu'elle a une importance secondaire à vos yeux, qu'elle n'est même pas digne de votre attention ou d'une conversation.

Exemple : "En jaune ? Nan, ça va être moche."

Zéro conversation, zéro écoute, zéro validation. La personne qui voulait du jaune a essentiellement reçu le message que son opinion est une mauvaise opinion.
De plus, elle n'a rien appris. Pourquoi pas du jaune ? Est-ce la nuance ou tous les jaunes le problème ? Est-ce juste dans cette pièce ou partout ? On ne sait pas et, vu la réaction de l'interlocuteur, elle ne pausera probablement de questions pour mieux comprendre.
Enfin, la personne qui refuse ne propose même pas d'alternative. C'est donc à son partenaire d'essayer de trouver, sans indication aucune, une alternative qu'elle trouvera acceptable, sans qu'on sache pourquoi.

Le Dilemme du Dé Porno

La scène : un tournoi compétitif en Legacy.
Dramatis Personnae : un joueur compétitif de Legacy avec une haute estime de lui-même, et votre dévouée.
L'objet du délit : un dé porno.

Je ne savais même pas que les dés pornos existaient. Ici il s'agit d'un dé à six faces, chaque face a son numéro, normal, mais aussi deux petites silhouettes en train de s'envoyer en l'air dans des positions variées.
Le joueur s'en sert comme compteur, le dé est donc bien en évidence sur son playmat.
Je remarque le dé en milieu de deuxième ronde. Démarre une enquête menée auprès de moi-même : ce dé est-il réellement problématique ?

Pour :
Moi, il me met mal à l'aise. Ce qui veut dire qu'il met peut-être d'autres personnes tout aussi mal à l'aise.
Ca ne me semble pas approprié pour un tournoi.
On ne peut pas arguer que ce soit de l'art (objectivement, c'est un dé très simple et pas particulièrement joli, plutôt l'inverse).
D'utiliser ce dé plutôt qu'un de ses nombreux autres peut être vu comme une action délibérée et non pas un comportement passif. (Important pour l'IPG.)

Contre :
Je suis la seule personne à ne pas être un homme dans la salle, à ma connaissance. Ca peut faire que je suis affectée par des choses qui n'affectent pas les autres participants.
Un dé c'est tout petit, peut-être que les autres participants ne l'ont même pas vu.
Les représentations assez claires et inattendues de sexualité me font plus tiquer qu'une personne lambda parce que je suis asexuelle. Je le sais, c'est un biai, et je ne dois pas le laisser influencer mon jugement.

Conclusion de mon enquête :
Je ne suis pas face à une violation d'une règle de tournoi claire et précise. Je pense néanmoins que ce genre de dé n'est pas approprié pour un tournoi, sachant que a) n'importe quel dé ferait aussi bien le job et b) on ne peut pas arguer que c'est un super beau dé.
Je décide donc de parler au joueur, selon la méthode que j'ai inconsciemment appelée Méthode de Guillaume, d'après le RC français.

Je prends le joueur à part après sa ronde, et à un moment où il ne discute pas avec d'autres joueurs. Je ménage ainsi son ego et sa vie privée.
Je fais le Guillaume en lui demandant ce qu'il pense de son dé plutôt que de le confronter. Est-ce qu'il le trouve approprié ? Est-ce qu'il le trouve particulièrement beau ?
"Bah je sais pas heu... je le trouve fun, il est sympa, et puis on est entre nous..."
Je continue de le regarder.
"Enfin, je l'utiliserais pas s'il y avait un gosse, hein..."
Regard.
"Je peux le ranger si tu veux..."
Bingo. Je peux alors lui répondre, pleine de bienveillance :
"Écoute, moi je ne vais pas aller jusqu'à te demander de le ranger. Mais réflechis, et décide de ce que tu veux en faire. Moi, ça ne me semble pas approprié pour un tournoi. Mais c'est toi qui vois."

Et je n'ai plus vu le dé de la journée.

Morale de l'histoire :
Intervenir en tant qu'allié plutôt qu'en méchant arbitre qui pénalise.
Intervenir même avant la violation indiscutable des MTR.

Intro

Pourquoi ce blog ?

Parce que je pense avoir un point de vue à donner. Parce que je ne connais personne d'autre qui soit :

- Féministe
- Non binaire
- Asexuelle
- Neuro divergente
- Francophone
- Awesome

et que ça fait que tous ces gens dehors qui brûlent d'envie de savoir ce que les gens comme moi pensent ne savent pas où se tourner. Les pauvres.

Parce que parfois j'ai envie de me fâcher sur un sujet et de le démonter en trois étapes (Introduction, argumentation, conclusion) et que personne n'est prêt à m'écouter.

Parce que être activiste juste dans son coin c'est bien gentil mais ca ne fait pas vraiment avancer les choses.

Et parce que j'en ai envie, et que la vie est trop courte pour ne pas parler à des inconnus sur internet quand on en a envie.

Prêts ?